THESE DE DOCTORAT

 

Anne-Sophie MOREL

 

Université Lyon III - Centre de recherche en littérature Jean Prévost

 

Sous la direction de Mme le Professeur Laurence RICHER (Paris XII)

 

Chateaubriand et la violence de l'histoire dans les Mémoires d'Outre-Tombe

 

Notre thèse se propose d'étudier la violence de l'histoire dans les Mémoires d'Outre-Tombe de François-René de Chateaubriand. La complexité de la notion de violence rend son analyse beaucoup plus intéressante que la simple étude d'un thème récurrent chez un auteur. Il nous a semblé que cette complexité même peut éclairer la lecture d'une oeuvre complexe, rendre compte de sa structure, être utilisée comme un outil d'analyse. La nature protéiforme de ce phénomène rend la pluridisciplinarité de l'approche - entre littérature et histoire - indispensable. La violence informe en effet en permanence l'écriture des Mémoires et engage tout à la fois l'esthétique du mémorialiste et les lectures de la période retracée par son oeuvre. Elle constitue un angle d'approche efficace pour cerner et affiner sa poétique, sa pensée esthétique et politique, et les structures de son imagination replacées dans une perspective historique - mentalités, mythologies, idéologies.

 

Cette interrogation sur la construction d'un imaginaire et d'une esthétique excède nécessairement le strict cadre des Mémoires , dans la mesure où les positions théoriques de Chateaubriand sont souvent plus fermement exprimées dans des textes antérieurs ou contemporains, le Génie du christianisme ou l' Essai sur la littérature anglaise , qui proposent un regard réflexif essentiel. Les oeuvres de jeunesse - l' Essai sur les révolutions , René ou Les Natchez - permettent en outre de mettre en lumière l'évolution esthétique de l'auteur quant à la place faite à la violence et à ses modes de représentation.

 

La violence de l'histoire est un défi lancé au mémorialiste et le conduit à une évolution esthétique. Son irruption soudaine pose le problème de sa représentation et engage l'esthétique de Chateaubriand. Comment dire la violence, comment la montrer, et peut-on seulement le faire ? Une double approche gouverne ainsi les Mémoires qui oscillent entre ostension et suggestion de la violence, hyperbole et litote. Il est nécessaire d'étudier très précisément la violence dans son surgissement stylistique et narratologique car elle engage la construction même du récit, instaurant en un réseau obsédant, un jeu subtil de prolepses et d'analepses, de présence et d'absence, de dit et de non-dit ; cette dernière notion est elle aussi à préciser puisqu'elle recouvre divers degrés de suggestion, des figures d'atténuation au silence pur et simple. Les représentations de la violence, qui confrontent à l'indicible et à la monstration de ce qui n'est pas montrable, induisent une réflexion sur les fonctions, les limites et les pouvoirs du langage verbal.

 

L'esthétique mise en oeuvre, en créant une tension entre implicite et explicite, témoigne de l'extension d'un imaginaire contribuant à ériger en mythe ce phénomène et ses incarnations. La violence révolutionnaire inaugure une déstabilisation et fonde l'ère moderne sur un refus de l'héritage, une perte de l'identité. Ce traumatisme, en instaurant une vacance politique, sociologique et ontologique chez le mémorialiste, se traduit dans son oeuvre par un ensemble de mythèmes. L'étude de ce vivier d'images, nourri par la violence de l'histoire, permettra de mettre au jour les structures de l'imaginaire de Chateaubriand.

 

Les figurations de la violence, plurielles et complexes, construisent dès lors une vaste fresque qui transfigure les faits historiques pour leur conférer une signification nouvelle, révélatrice de l'idéologie de son auteur et de sa vision de l'histoire. Un travail précis sur les sources historiques de Chateaubriand s'impose alors. Ce dernier, ayant voulu faire oeuvre d'historien dans les Mémoires , s'est appuyé sur une documentation abondante - mémoires de ses contemporains, témoignages. Si la critique a bien signalé certaines sources et quelques rapprochements formels, des études génétiques et historiques restent à faire. Il apparaît donc nécessaire de s'interroger sur le choix de ces documents, des passages retenus, de leur exploitation - mode d'inclusion dans le récit, mise en scène, réécritures - et de leur signification. La confrontation des Mémoires et de l'historiographie contemporaine permet en effet de souligner leur singularité et l'originalité de la position de leur auteur. Se pose dès lors pour Chateaubriand la question de la place et de la légitimité de la violence dans l'histoire et comme principe même de l'histoire. La violence mène t-elle à une fin du monde, où l'Histoire ne s'écrira plus, ou à une construction ? Régénération ou corruption, barbarie destructrice ou fondatrice, révolution du temps ou des hommes, quelle valeur accorder à la violence et quel sens lui conférer ? C'est à l'exploration d'une philosophie de l'histoire, point d'orgue de notre travail, que nous convie ainsi la violence.